Le fait du Prince by Nothomb Amélie

Le fait du Prince by Nothomb Amélie

Author:Nothomb,Amélie [Nothomb,Amélie]
Format: epub, mobi
Tags: Littérature
Publisher: AlexandriZ
Published: 2007-12-31T23:00:00+00:00


L’après-midi s’écoula sans que je m’en aperçoive. J’avais réglé un réveil de façon qu’il sonne à dix-neuf heures pour être sûr de ne pas être pincé dans la chambre d’Olaf à inspecter son répertoire. Quand il sonna, j’en étais à la lettre I comme inconscient. J’avais été freiné par la lettre G : Olaf connaissait anormalement beaucoup de gens dont le patronyme débutait par G.

Toujours en peignoir, j’allai m’effondrer sur le canapé du salon. La besogne m’avait épuisé. J’appréciai ce moment : j’étais le mari qui, après une rude journée de labeur, attend le retour de l’épouse. Je me réjouissais de la revoir. Qu’était-elle partie faire ? Je n’aurais pas le droit de le lui demander.

Quand j’entendis la porte s’ouvrir, je marchai à sa rencontre. Sigrid avait les bras chargés de sacs portant le nom de boutiques connues.

— Puis-je vous aider ?

— Non, merci, ce n’est pas lourd. Je prends une douche et je vous rejoins.

Couché sur le canapé, je me demandai si les choses étaient ce qu’elles paraissaient. Sigrid passait-elle ses journées à dépenser l’argent d’Olaf dans le commerce de luxe ? Pouvait-on vivre ainsi ? Je savourai mon ignorance.

Quand elle entra dans le salon, j’eus l’impression qu’elle étrennait une robe. En quoi savais-je que cette tenue était neuve ? Je ne connaissais pas le contenu de ses armoires. Cela paraissait logique : elle était allée faire du shopping, elle avait envie d’arborer aussitôt ses achats. Il me sembla aussi qu’elle avait le comportement de qui porte un vêtement pour la première fois. Je songeai à la complimenter, puis me rappelai que je devais m’habituer au rôle du mari. En conséquence de quoi, je ne remarquai rien.

— Toujours pas de coup de téléphone d’Olaf ? me demanda-t-elle.

— Non. Sigrid, vous savez bien que vous n’avez aucune raison de vous inquiéter.

J’avais parlé avec un peu d’humeur. Cette rudesse la rassura :

— Vous avez raison, je suis stupide. Depuis le temps, je devrais le savoir.

« Savoir quoi ? » pensai-je sans rien dire.

— Voulez-vous sortir ? demanda-t-elle.

Je flairai le piège.

— Et vous ?

— Moi, j’ai passé la journée dehors. Vous, vous n’êtes pas sorti depuis deux jours. Vous avez peut-être envie de sortir.

— Non. Ça me change, vous savez.

— Je comprends, dit-elle avec un sourire.

Ouf.

— Je suis très heureuse que vous ne vouliez pas sortir. On est si bien ici.

— Vous aimez cette villa ?

— Trop.

— Vous ne trouvez pas le décor un peu…

J’hésitai sur le mot qui convenait. Ce n’était ni kitsch ni pompeux. C’était simplement détestable, mais je ne pouvais pas le dire.

Elle haussa gentiment les épaules.

— Vous voulez dire que c’est différent de Bobigny ? Ça l’est. Je n’y connais rien, je sais seulement que ce lieu calme et luxueux m’a sauvée.

— Si on vous avait laissée choisir vous-même, auriez-vous choisi cette villa ?

— Aucune idée. Je suis heureuse qu’on ne m’ait pas laissée choisir, je ne sais pas si j’aurais été capable d’un tel choix.

— C’est Olaf qui a choisi ?

— Non. Son prédécesseur.

Mon prédécesseur avait un prédécesseur.



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